ENTRETIEN AVEC ERIC LEGRAND

Depuis près de quatre décennies, sa voix berce des millions de cinéphiles (GREMLINS, PLATOON, CALME BLANC…), d’amateurs de séries télévisées (LES PETITS GENIES, FX EFFETS SPECIAUX, ANGEL, MAD MEN etc.) et de passionnés d’animation japonaise (DRAGON BALL Z, LADY OSCAR, ALBATOR 84, LES CHEVALIERS DU ZODIAQUE).

Véritable légende vivante du doublage, Eric Legrand a gentiment accepté de répondre aux questions de LIBERTE SERIE avec franchise, humilité et humour…

Le fait de jouer la comédie est-il un moyen de retrouver son enfance, un défouloir ou une activité narcissique ?

Mais tout ça à la fois, bien entendu ! C’est une excellente façon de dire les choses.

Une petite nuance, toutefois : ce n’est pas un moyen de retrouver son enfance, c’est un moyen pour ne pas la quitter. Enfin, pour ce qui me concerne en tout cas.

Pour la plupart des gens, vous n’êtes pas un comédien qui fait du doublage entre autres activités, mais un doubleur. Terme inexact, mais malheureusement devenu générique car utilisé dans les médias. Y-aurait-il un mépris pour les acteurs qui se spécialisent dans cette partie du métier ?

Petite précision : comme la plupart des comédiens qui font beaucoup de doublage je ne me suis pas spécialisé par volonté. C’est parce qu’on m’a beaucoup appelé pour en faire que je me suis trouvé à être spécialisé, si on peut dire ça ainsi. 

Du mépris de la part des gens des autres branches de ce métier (comédiens, réalisateurs, metteurs en scène…), oui, il y en a eu beaucoup fut un temps. A un point qu’on a du mal à imaginer, même. Faire du doublage était aussi honteux que si on s’était prostitué. Il ne fallait surtout pas en parler quand on avait un rendez-vous pour un rôle sur scène ou devant la caméra. Si on faisait du doublage c’était probablement qu’on n’était rien d’autre qu’un perroquet sans talent, incapable de jouer la comédie par lui-même.

J’avais un voisin, comédien lui-même, qui tournait pas mal pour la télévision et faisait beaucoup de théâtre à cette époque. Quand je le rencontrais dans la rue il me demandait souvent avec un ton d’horreur affligée « Mais coooooomment tu peux faire ÇA !? ».

Le rigolo de l’histoire c’est qu’il ne tourne plus et n’est pas monté sur scène depuis longtemps mais qu’il s’est mis à faire lui-même du doublage et qu’il est même devenu « la » voix d’un acteur qui a en particulier le rôle principal d’une série devenue très célèbre. Ce dont il est très fier…  

Oui, les choses ont bien changé, à présent, parce que les spectateurs se sont mis à s’intéresser aux voix, et parce que les stars se sont mises elles-mêmes à faire du doublage parfois, et à dire que ça les amusait, que ce n’était pas si facile, et que c’était une autre façon de faire l’acteur, une des nombreuses façons possibles. Si elles le disent c’est que ça doit être vrai, alors, et si les gens connus en font, c’est que ce n’est peut-être pas si répréhensible que ça d’en faire. Mais ne rêvons pas quand même, ce n’est pas déshonorant que si on fait d’autres choses par ailleurs… Sinon, au regard des gens du métier, ça reste toujours un truc pour les pauvres ceux qui ne sont pas capables de faire autre chose.

Comprenez-vous que le public ait du mal à saisir que vous n’aimez pas forcément ce que vous doublez ?

Oui et non. C’est-à-dire que les gens s’imaginent que, sous prétexte que nous faisons un métier « artistique » que nous avons choisi (je ne parle pas spécifiquement du doublage, là – car je n’ai pas « choisi » de faire du doublage – je parle du fait d’être comédien), nous devons forcément aimer faire la chose sur laquelle nous travaillons si nous avons accepté de la faire. Du moins je pense que c’est ce qu’ils ont dans la tête. Mais, d’une part, refuser un travail est un luxe que bien peu de comédiens peuvent s’autoriser et, d’autre part, on ne choisit rien du tout dans le doublage (on accepte une date et un horaire de travail et non pas un produit ou un personnage, qu’on découvre généralement sur le plateau le jour venu). Alors, oui, on peut travailler sur des choses qu’on déteste et le faire bien ! Car notre goût n’a en principe pas d’incidence sur la qualité du boulot qu’on fournit.

Certaines personnes mélangent tout, ce qui m’agace beaucoup. S’il le fait c’est qu’il a bien voulu, et pourquoi a-t-il bien voulu s’il n’aime pas ? Il l’a donc fait pour l’argent, quelle horreur ! Donc il s’en est foutu, il n’a pas pu y mettre toute sa conscience professionnelle, c’est par conséquent forcément mauvais parce qu’il n’a pu que mal le faire.

Vous expliquez sur votre site être généralement contacté par SMS  dans des délais très serrés. Faites-vous des recherches sur le web histoire de savoir à quel genre de produit vous vous attaquez ?

Non. Je m’en fiche. C’est du boulot et puis voilà. De toute façon, quand on me contacte de cette façon on me précise rarement de quoi il s’agit, pour ne pas dire jamais. Et si on me le dit, bah j’attends le jour venu et les explications du directeur de plateau. C’est beaucoup plus simple. Au reste nous parlons là de doublage. Et qui dit doublage dit nécessité de voir la chose pour faire pareil. Ce qui m’importe c’est ce qu’a fait le comédien que je vais doubler, ou ce qu’exprime le dessin, quand il s’agit de dessin animé. Donc j’ai besoin d’être dans le studio, devant l’image. Tout le reste m’indiffère pour le travail que je vais avoir à fournir. Mais si le produit m’intéresse au moment où je le fais, il m’arrive de faire des recherches après pour en savoir davantage ! 

Vous êtes hilarant en commentateur dans DRAGON BALL Z. Avez-vous improvisé ou simplement suivi le texte ?

J’ai suivi le texte, bien entendu, mais j’en ai rajouté un peu de mon cru quand j’ai pu. ^^

N’avez-vous pas peur d’abîmer votre voix lorsque vous prêtez celle-ci à des personnages animés comme le très énervé Vegeta ?

Tout le monde aura pu constater que le destin des personnages des animés japonais les pousse à rencontrer des gens avec lesquels ils ont une fâcheuse tendance à ne pas réussir à régler leur différends par la diplomatie, c’est-à-dire en parlant calmement, mais plutôt en se tapant dessus. Ce qui est dommage à la fois pour nos comptes en banque (puisque, dans le doublage, les comédiens sont payés à la ligne et que les cris ne sont pas décomptés comme des lignes) et pour nos voix (puisque les « Météores de ceci ou de cela » et autres « Kamehamea » ne sont pas ce qu’il y a de plus délicat pour nos cordes vocales).

Alors, oui, Végéta m’a valu quelques soirées de quasi aphonie (heureusement que je ne chantais pas La Traviata le soir à l’Opéra en sortant des enregistrements…). Et j’y allais toujours en me demandant si j’allais en sortir intact pour le lendemain.

Je parle de DBZ KAÏ, car sur DBZ on laissait généralement les cris de l’original. C’est beaucoup moins bien à l’arrivée, car on peut entendre la différence à la fois de voix, de façon de jouer et de prise de son, mais c’est nettement plus reposant pour les comédiens.

Car il faut bien comprendre que les Japonais ont un rythme de travail qui n’a rien à voir avec le nôtre. Ils enregistrent un épisode en une journée alors que nous en enregistrons 5 dans le même temps, et même davantage parfois (il nous est arrivé d’en faire 8 par jour sur LES CHEVALIERS DU ZODIAQUE)… 

Vous offrez régulièrement de votre temps aux fans des fictions que vous doublez (interviews, conventions etc.). La Toei (DRAGON BALL, LES CHEVALIERS DU ZODIAQUE) est-elle consciente du poids que vous et vos collègues pesez dans le succès francophone de leurs animes ?

Alors là, la question doit leur être transmise ! Je ne peux pas répondre à leur place. 

Jacques Balutin se dit navré de savoir que les médias réduiront sa carrière à la voix de Starsky quand il disparaîtra. Avez-vous peur de ne rester « que » celle de Vegeta ?

Ben ce serait déjà pas mal, au fond. De toute façon je ne vois pas trop ce que je pourrais rester d’autre, vu la glorieuse carrière sur scène et devant la caméra que j’ai faite, hein !

Et puis de toute façon je me fous un peu de ce que je resterai ou pas. Quand je serai de l’autre côté je ne m’intéresserai plus guère à la trace que j’aurai laissée ici-bas. J’aurai des chats beaucoup plus intéressants à fouetter. 

Nadine Delanoë a déclaré dans GENERATION SERIES avoir renoncé à son projet des RYTHMOS D’OR en raison du manque de soutien des membres de la profession.

Et je faisais partie des gens qui n’avaient aucune envie de soutenir un tel projet.  

Le regretté Daniel Gall semblait plus que désabusé sur ANIMUSIQUE quant à ses combats de syndicaliste et vous-même avez parlé de certains problèmes rencontrés avec Evelyne Selena.

Non, j’ai juste dit que cette personne était, malgré son talent, détraquée, furieusement agressive et méchante, qu’elle avait fait pleurer la moitié du métier (dont moi) et s’était fait détester de la quasi-totalité des gens qui faisaient du doublage. Je n’ai jamais eu de « problèmes » spécifiques avec elle qui auraient été ceux que les autres n’auraient pas eus.

Est-ce un métier individualiste à ce point ? Si oui, est-ce dû à la compétition ?

C’est l’être humain qui est individualiste, tout simplement !

Quant aux combats syndicalistes dans notre métier, il y aurait beaucoup à dire sur le sujet. A commencer qu’il conviendrait qu’on soit représentés et défendus par des gens rémunérés pour ça et non par des comédiens qui sont à la fois juges et parties.

L’amitié qui semble vous lier à Céline Monsarrat, Brigitte Lecordier et Patrick Borg est-elle une chose rare ?

Aussi rare ou fréquente que partout ailleurs, je pense. Et je ne suis pas dans la peau et la vie de tous les autres comédiens pour savoir s’ils ont un degré élevé d’amitié pour certains de leurs confrères, de toute façon !

Vous ne mâchez pas vos mots : c’est rafraîchissant, mais cela vous a-t-il déjà coûté des contrats ?

J’aime le « rafraîchissant ».  ^^
Oui, ça m’a fermé des portes, bien entendu.

Par contre, vous ne tarissez pas d’éloges sur CHARLES S’EN CHARGE

Excellent souvenir, en effet. 

Que pensez-vous de cette mode infecte de redoubler des films ?

Je trouve comme tout le monde qu’elle est idiote. Mais bon…

Votre travail en a déjà souffert puisque les trois premiers SUPERMAN ont eu droit à une nouvelle VF.

Bof, ça je m’en fous impérialement. C’est-à-dire que les gens qui ont découvert le film en V.F. à l’époque ont envie, lorsqu’ils achètent les DVD ou regardent les rediffusions, de retrouver les voix qu’ils ont entendues à ce moment-là, je suppose, et doivent être horriblement déçus et frustrés d’en entendre d’autres. C’est dommage pour eux, c’est tout. Sinon, pour les autres, ça n’a aucune importance.
En revanche je trouve que redoubler les vieux films en noir et blanc est une folie. Ça n’a pas de sens puisqu’on nous demande de jouer comme le faisaient à l’époque les comédiens qui doublaient et, de surcroît, on salit ensuite le son pour qu’il ressemble à un vieux son ! Quel intérêt ? Autant laisser les vieilles V.F. pourries, qui avaient une saveur qu’on ne peut pas retrouver. On peut faire tout ce qu’on veut, on ne pose pas nos voix comme les comédiens de l’époque et on n’a pas leur ton, leur phrasé, leur accent, tout ce qui donnait quelque chose de très particulier qui collait avec le style des films et qu’on ne peut pas restituer. C’est comme si on restaurait des vieux tableaux en leur mettant des couleurs plus modernes et des cadres actuels. C’est nul.

Bon, ce n’est que mon avis.  

Lorsque que vous êtes appelé pour la VF d’une fiction avec plusieurs acteurs auxquels vous avez déjà prêté votre voix, avez-vous la possibilité de choisir celui sur lequel vous allez travailler ?

Bah non. C’est le choix du directeur artistique et/ou du client. Point à la ligne.

Déjà bien qu’on me rappelle sur au moins l’un d’entre eux, mon ami !

Merci beaucoup  Monsieur LEGRAND !

Propos recueillis le 27 octobre 2013. 

N’hésitez pas à consulter le site d’Eric Legrand :

http://www.ericlegrand.fr

Sans oublier sa page Facebook :

https://www.facebook.com/pages/Eric-Legrand/107910855905908

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3 commentaires sur “ENTRETIEN AVEC ERIC LEGRAND

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  1. Oh sympa cette interview Jérôme!
    Mon cousin (Alessandro Bevilacqua) est comédien et aussi pro dans le doublage/voix-off en Belgique. Je ne suis pas au courant de tout ce qu’il fait, mais il y a eu quelques dessins animés japonais aussi. Aussi tombé dedans ‘par hasard’ et + tu en fais, + on te demande; c’est presque devenu du full time pour lui.
    Je vais lui transmettre cette interview 🙂

    Bonne fin d’année 😉

  2. Merci pour ton commentaire et puisque tu as aimé cette interview, je vais te donner un « scoop » : un entretien avec une autre légende du doublage sera mis en ligne le 1er janvier ! 🙂
    Bonne St-Sylvestre à toi aussi.

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